Combier | Nouvel : Austerlitz

    
Chez Sebald, l'histoire personnelle rencontre «l'Histoire avec sa grande Hache», comme dirait Perec.
Muriel Pic
  
Une production du Festival d'Aix-en-Provence, 
en coproduction avec l'Opéra de Lille et Ictus.

Ce soir 19 juillet et demain, à 17:00 au Théâtre du Jeu de Paume d'Aix-en-Provence : première de Austerlitz, un spectacle de Jérôme Combier (musique) et Pierre Nouvel (scénographie et vidéo) pour un acteur, six musiciens et projections vidéo, adapté du roman du même nom publié en 2001 par l'écrivain allemand W.G. Sebald (1944-2001). 

Le roman de Sebald, le dernier qu'il a écrit, est une enquête sur l'inconsolable. Il narre la rencontre avec un étrange personnage, Jacques Austerlitz — une rencontre hasardeuse d'abord, puis récurrente, insistante, qui se développe en conversations successives. Austerlitz délivre au narrateur, comme s'il le connaissait depuis toujours, les indices d'un travail en cours sur l'histoire de l'architecture européenne. Ces entretiens déclenchent par associations le récit de sa vie, trouée d'énigmes.

L'architecture est ici comme le symptôme de l'Europe : elle porte en elle une vérité que plus personne ne voit. Austerlitz hante mélancoliquement les gares, administrations, boulevards, palais de justice du vieux continent. Le passage du temps lui est devenu incompréhensible, dit-il, il n'y a plus que de l'espace. Quelque chose lui échappe, qui se tient pourtant à portée de main. Il médite et prend des notes, mais c'est comme si "un être invisible", dit-il, "le retenait par la manche". Des images filmées surgissent et s'agrègent comme en songe, qui cristallisent des instants de mémoire, puis s'effilochent. Défilent sans cesse des rues et des passants, des bâtiments administratifs, des couloirs et des grilles, des lettres et des passeports, des statues... L'espace public est devenu un livre à déchiffrer. Un discret humour stimule l'intelligence du spectateur : le document authentique se mêle au faux, et l'archive au jeu. Qu'importe l'exactitude : on comprend qu'un moment terrible de l'enfance d'Austerlitz, au début de la guerre de 1939, doit lui être restitué à travers son récit.

Muriel Pic, spécialiste de W.G. Sebald, a cette belle expression pour cerner son style : un auteur "endurant dans son phrasé" (>lire ici). De longues phrases enroulées, où chaque détail fait signe, luttent contre le sommeil et l'amnésie. Ce sourd combat est le noyau envoûtant du spectacle; c'est là qu'on peut situer le point de contact essentiel entre le texte de Sebald, la musique de Combier, la vidéo de Nouvel, les éclairages de Bertrand Couderc, qui se répondent dans une parfaite adéquation. Il y a comme un labeur de dire, un état de qui-vive, une mise à feu de la mémoire, contredits par une fascination hypnotique pour la pénombre et le murmure. L'acteur Johan Leysen, dans une remarquable performance en monologue, alterne de sa belle voix grave et légèrement hésitante les rôles du narrateur et d'Austerlitz lui-même, en voyageant dans les images filmées. 

Comme dans un grand jeu très sérieux, Combier et Nouvel sont partis pour de vrai faire le voyage à Anvers, Paris, Londres, Prague, caméra à l'épaule, enquêter sur ce faux roman (ou ce faux documentaire) et pister Sebald pistant son personnage. Leur carnet de voyage est consigné sur un blog, >ici. A leur grande surprise, ils découvrent que toutes les adresses rapportées par l'auteur existent réellement : les petits murets tels que décrits dans le livre, les géraniums, les escaliers, les troisièmes étages... Mais les deux artistes se retiendront de sonner aux portes et de détruire le mystère de cet énigmatique "roman" ; ils se contenteront de filmer, d'enregistrer, d'archiver leur enquête sur l'enquête. 

Les amateurs de la musique de Jérôme Combier retrouveront son ton singulier, ce contrepoint secret et glissant qui prend pourtant le risque du net — comme une confidence faite dans la nuit qu'on articule avec obstination, au plus près de l'oreille de l'interlocuteur. Jérôme ne se vautre jamais dans les délices du ténébreux et se méfie du bluff de l'ineffable ; il cherche la distance, l'évocation d'un lointain, mais son élocution est claire. 

Avec un jeu de panneaux coulissants semi-transparents et croisillonnés, inspiré de l'architecture des gares, Pierre Nouvel a construit un espace tout en profondeur, où l'image s'imprime, s'enfonce et finalement se perd. Il faut encore citer Muriel Pic pour évoquer l'ambiguïté de l'image sébaldienne, parfaitement comprise par le vidéaste : une "image-papillon", dit-elle — ce qui peut se comprendre selon un double sens. Les archives jaunies, les fascicules classés, les photographies méticuleusement annotées sont comme autant de papillons morts épinglés dans l'odeur d'éther d'un cabinet d'entomologiste — tandis qu'au même moment d'autres images clignotent sous des lumières insaisissables, ailes de soie blanches et vivantes qui viennent heurter les paupières. 

Austerlitz est structuré comme une enquête policière, et cousu dans l'étoffe des rêves.

   
   
   

Mentioned in this article
Ictus in residence at the Opéra de Lille & Johan Leysen