"Le Monde" about "Sound and Vision"

ManiFeste entend séduire

autant l’œil que l’oreille

  
A Paris, le festival de l’Ircam présente des performances multipolaires, jusqu’au 1er juillet.
LE MONDE | 15.06.2017 | Par Pierre Gervasoni

Les compositions contemporaines peuvent-elles encore se satisfaire d’une exécution dans le cadre traditionnel du concert ou gagneraient-elles à être présentées au sein d’une forme spécifique aspirant à « nourrir » autant l’œil que l’oreille ?

Posée implicitement par la programmation multipolaire de ManiFeste, le festival de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) qui a lieu jusqu’au 1er juillet, cette question était au cœur des deux rendez-vous qui se sont succédé les vendredi 9 et samedi 10 juin. Premier cas de figure, le 9 juin, à la Philharmonie de Paris : concert de l’Ensemble intercontemporain (EIC), avec deux créations à la clé.

Une salle fétiche (celle, modulable, de l’ancienne Cité de la musique), un public de connaisseurs (capable d’identifier les moindres modes de jeu) et une formation de référence (l’EIC, fondé par Pierre Boulez il y a quarante ans) dirigée par son directeur musical, Matthias Pintscher. Cerise sur le gâteau d’anniversaire, l’œuvre nouvelle d’une représentante de la jeune génération.

Jeune ? Certainement pour ce qui concerne l’auteure (Julia Blondeau, née en 1986), moins pour ce qui se dégage de la partition. Namenlosen, pour quatre solistes, ensemble et électronique est toutefois de la belle musique, écrite avec métier, conformément à un cahier des charges maintes fois éprouvé (fusion Ircam/EIC). De l’artisanat de haut vol, esthétisant, voire précieux, et, au bout du compte, plutôt anonyme. Tout le contraire des Trois airs pour un opéra imaginaire, de Claude Vivier (1948-1983), musique d’apparence fragile avec des harmonies troubles et une expression qui ne va pas de soi mais ô combien significative d’un vrai projet d’artiste !

Même constat, sans les réserves de langage, après l’entracte, pour Hermès V, de Philippe Schoeller (60 ans), l’autre création de la soirée. Pas d’électronique, cette fois, pas de révérence non plus à quelques modèles des décennies passées et pas de parcours à base de transitions languissimes. Des étapes, séduisantes et imprévisibles, à l’instar de la divinité citée dans le titre , qui relèvent d’une dramaturgie pas hermétique pour deux sous.

l’expérience sensorielle promise par Ictus commence avec une œuvre exécutée dans le noir

   
Changement d’univers, le lendemain, au Théâtre des Amandiers, à Nanterre (Hauts-de-Seine) avec une proposition multimédia de l’ensemble Ictus, Sound & Vision (a Liquid Room). Texte placardé à l’entrée (pour avertir des dangers de la lumière stroboscopique), distribution de bouchons d’oreille en mousse (sans commentaires) et sièges en carton (40 × 22 × 20 cm) à disposer selon son gré, on est loin des conditions habituellement dévolues à l’écoute de la musique. Un flux sonore répétitif est pourtant perceptible dans la semi-obscurité. Jean-Luc Plouvier (la tête pensante d’Ictus) entretient un battement dans le suraigu du piano tout en lui affectant un savant brouillage d’ondes produites par son... téléphone mobile. A bonne distance, sur un autre podium, un joueur de triangle exécute une pièce minimaliste d’Alvin Lucier, tandis qu’un peu plus loin résonne un morceau pour tam-tam de semblable esthétique signé James Tenney.

Ces préliminaires achevés, l’expérience sensorielle promise par Ictus (et ManiFeste) commence vraiment avec une œuvre de Juliana Hodkinson (Lightness) exécutée dans le noir. Des bruits, brefs mais rythmés, se répandent dans le silence. Longtemps avant que l’on ne découvre leur source : des allumettes grattées sur du papier de verre. Suit un ballet visuel (les flammes orientées dans l’espace par les trois interprètes) et sonore (souffles) qui respire l’évidence.

Beaucoup plus équilibré, un solo de Gérard Pesson pour piano amplifié (La lumière n’a pas de bras pour nous porter) prend le relais dans le registre du murmure et ancre le happening dans l’hypnose. Elle sera stroboscopique avec les deux Light Solos pour danseuse d’Ula Sickle et Yann Leguay, clinique avec l’installation (goutte-à-goutte de poches à perfusion) de Michael Schmid, parfois anecdotique (diverses collusions musique-lumière) mais souvent ludique (Peter Ablinger, Alexander Schubert). Dans un tel contexte , Digital (« trio » pour contrebasse, percussion et électronique), de Franck Bedrossian, devait apparaître encore plus impressionnant qu’à l’accoutumée. Un bienfait collatéral du pari tenté par ManiFeste sous l’angle de l’écouter-voir ?

A vérifier lors des prochains opus du festival, en concert (samedi 17 juin, création d’Alberto Posadas) ou en performance (Bug, mise en scène de quatuors à cordes, jeudi 22).

Pierre Gervasoni

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