Benoît Mernier Les Idées Heureuses
Il est devenu un lieu commun de dire que la musique classique contemporaine na plus de langage unifié; que chaque oeuvre, ou chaque corpus doeuvres, est un recommencement absolu, un acte de maîtrise pure où le compositeur impose ses lois, en règle toutes les conséquences et toutes les exceptions. Cest du moins lidée qui a prévalu jusquil y a peu dans le secteur de la «musique avancée», avec en corollaire la valorisation de la posture héroïque de lartiste, défiant non seulement lordre académique, mais lordre symbolique lui-même; et la sommation faite à quiconque entend être reconnu comme compositeur dexhiber sa cosmogonie portative, à grand renfort de diagrammes et de citations philosophiques. Mais voilà que dans un texte récemment paru, le compositeur français Hugues Dufourt philosophe lui-même, précisément remarque et dénonce que «le débat philosophique sur la musique a sensiblement contribué au discrédit du projet théorique en lui retirant toute légitimité». Cette distinction bienvenue, qui tranche entre la philosophie de la musique comme discours (essentiellement, dit Dufourt, un discours de «déstabilisation des signes») et la théorie comme projet, me semble assez caractéristique dun nouvel état desprit des compositeurs daujourdhui. Une théorie comme projet, et non plus comme critique radicale, cela désigne nécessairement une théorie densemble; une théorie qui fédère les forces, senrichit de lapport de chacun, et soutient lintransmissible de leffort créatif par un dépôt suffisamment riche dexpériences partageables. Cest de cette manière, sans doute, que notre génération témoigne le mieux de sa sortie de lère de lavant-garde : non par une molle revendication sentimentale, mais par labandon de la position héroïque au profit de la redécouverte enjouée du métier. En ce sens, Benoît Mernier appartient pleinement à sa génération. Lui-même se reconnaît volontiers en artisan, en désignant son idéal par ces simples mots teintés dune touche dironie : «être un honnête musicien», ce quil faut bien sûr entendre dans le sens ancien d «honnête homme», éclectique, instruit et fin jouisseur. En musicien honnête, il sait aussi reconnaître ce quil doit à ses maîtres, tout en investissant lécart fécond que creusent leurs différences. Ces maîtres, quune bonne oreille entendra respirer dans lombre sur ce disque (et peut-être pour la dernière fois, au vu de sa production la plus récente) sont essentiellement deux : Philippe Boesmans et Magnus Lindberg. De ses leçons avec Boesmans (avec le jeune Boesmans, surtout), Benoît Mernier aura beaucoup appris; et il en retient les traits les plus spécifiquement français (quon percevra plus particulièrement, sur ce disque, dans Les Idées Heureuses et Intonazione) : une virtuosité qui se déduit de linstrument lui-même, et simpose en excès sur tout schéma formel (comme chez les clavecinistes des XVIIème et XVIIIème siècles, indétrônables dieux-lares de la french touch depuis Debussy); une «rhétorique du mouvement et de la légèreté», comme dit lui-même Mernier, cest-à-dire un travail discursif, agile et impatient sur les figures musicales, leur insistance et leur disparition; et, en impératif dominant, un évitement farouche de tout ce que la musique non-tonale peut véhiculer deffroi (lEffroyable est la catégorie esthétique majeure de la musique contemporaine) au profit de la valorisation de lartifice : anamorphoses, illusions acoustiques, vitesses que loreille ne peut suivre, harmonies en clair-obscur... en un mot : un esprit baroque, une certaine idée de la musique comme infatigable tournoiement autour de lindicible, quil sagit denserrer et de désigner en creux plutôt que de dénoncer avec fracas. De Magnus Lindberg, son second maître, Benoît Mernier na reçu aucun enseignement direct; mais il en a passionnément lu les partitions. Louverture à cette seconde influence, postérieure à celle de Boesmans, est sans aucun doute le moment essentiel de son parcours, dont ce disque ne fait encore quindiquer les premiers effets (il faudra suivre ce compositeur, car cest seulement aujourdhui, pour lui, que ça se passe) : de la langue maternelle au style; de lamour pour un maître à laimantation pour un mouvement de lhistoire. Car Lindberg, dont on entend lempreinte sur les Niais de Sologne, est ici bel et bien emblématique dun mouvement, dune nouvelle configuration musicale en Europe, qui na besoin pour se fédérer daucun tapage et daucun manifeste. Jonathan Harvey à Londres, Magnus Lindberg et Kaija Saariaho en Finlande, Fausto Romitelli à Milan, les élèves de Grisey à Paris, Thierry De Mey et Claude Ledoux en Belgique grosso modo, la deuxième génération de «lécole spectrale» - sintéressent aux mêmes enjeux musicaux, partagent globalement les mêmes techniques décriture, aidés par les mêmes outils informatiques. Et de quels enjeux sagit-il, qui soient précisément partageables par Benoît Mernier ? Au-delà du scoop annoncé («la musique va renouer avec le Son») qui a pris un court temps lapparence dune vieille guerre des Principes (la Sensation contre la Forme), on voit mieux aujourdhui que la grande affaire commune des jeunes compositeurs est de préciser des techniques qui restituent à la musique une énergie de mouvement. Ou, comme le dit joliment Lindberg, une allure. Sans entrer dans les détails, on peut dire que lessentiel de cette recherche porte sur la conduite de lharmonie, propulsée dynamiquement dans le temps de loeuvre. Mernier napplique que sporadiquement les principes de lharmonie spectrale, déduite de létude des résonances naturelles encore quil soit manifeste que le final des Idées Heureuses et une grande part du matériel harmonique des Niais de Sologne sen inspirent. Lessentiel nest dailleurs pas là, mais dans la manière typiquement actuelle de proposer une harmonie ambiguë, qui soit à la fois un parcours balisé, muni de points de repères précis depuis lesquels soriente loreille, et le lieu dune interpolation perpétuelle, dun glissement compulsif dun complexe sonore vers un autre, qui crée des harmonies transitoires entre lesquelles, comme autour des croisillons dune treille, puisse fleurir une riche figuration. On entendra très clairement cet effet de glissement dans le Duo de pianos des Idées Heureuses, dont lharmonie fonctionne comme une machine à double entrée : un matériel diatonique, quasi-tonal, y est injecté, et demblée tordu par un mouvement chromatique descendant, qui le plie jusquau point de rupture. La métaphore de la «machine» est par ailleurs ici assez... malheureuse, tant ce jeu de torsions sert un projet poétique subtil et tout empreint dun art du sfumato. Laspect rythmique est lautre versant du même effort de refondation dune propulsion harmonique. Il a été assez observé que lhyper-complexité rythmique, si elle se limite à une combinatoire, suspend pour lauditeur limpression du tempo; le temps musical se sublime en un éther où gravitent les constellations rythmiques (et les figures mélodiques, aussi bien, et les complexes harmoniques), sans grand effet de direction. Sans revenir au mètre unifié de la musique tonale, Mernier adopte à de nombreux endroits lintéressante solution de la modulation de tempo : le tempo bascule et change dallure, tout en maintenant un paramètre qui sert de pivot. On conserve les plus petits battements, par exemple, mais on les scande selon une nouvelle pulsation, plus courte ou plus longue; ou à linverse, on conserve intacte la grande pulsation, quon divise en dautres battements selon une nouvelle proportion... Le musicologue François Nicolas a recensé vingt possibilités de modulation métrique, vingt différents jeux sur le tempo, qui autorisent une infinie richesse deffets «moteurs». A la différence du changement de tempo romantique, qui crée une cassure purement dramatique, la modulation métrique agit plutôt comme le passage à un autre plan, qui affecte lénergie du tempo sans pour autant le briser. Cette technique, déjà à loeuvre dans le Quintette avec clarinette, est utilisée systématiquement et avec beaucoup de saveur tout au long des Niais de Sologne, où elle se double dun astucieux jeu de voilage : les changements de section ne recouvrent pas exactement les changements de tempo, dans la mesure où une texture de trilles vient en brouiller les frontières. Certains jeunes compositeurs aiment à se dessiner une personnalité en forçant le trait. Avec plus de pudeur, Benoît Mernier a soumis sa quête du style à la curiosité, à lanalyse, à létude. Cest de cela que témoigne ce disque. Depuis le plus petit détail harmonique de son écriture précise, jusquaux titres de ses pièces («Les Idées Heureuses» est emprunté à François Couperin; «Les Niais de Sologne» à Jean-Philippe Rameau; «Intonazione» aux pièces dorgue dAndrea et Giovanni Gabrieli), sesquisse doucement en son oeuvre la cartographie imaginaire dune Europe idéale et latine, où lalliance du savoir et du plaisir prévaudrait sur lexpression de soi. JL Plouvier
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