Philippe Boesmans : Interview-express
Avec quarante ans de composition dans les pattes, sa patience dartisan et son ironie de galopin, Boesmans est plus libre que jamais. Sa musique est un lièvre fou : on lui court après mais on ne lattrape jamais. Faussement néo-classique, elle feint de promettre le confort dune beauté ancienne; mais elle lescamote à mesure. Soupirs, glissements, retraits, extases minuscules, clins dyeux, songes, réveils, emportements, regretsÉ : enflammée et pudique, elle est toujours en avance dun affect. Ce concert souvrira avec les Tunes pour piano solo, des courts préludes dallure improvisée qui forment aussi une sorte de carnet de route : Boesmans le complète à son aise, en marge doeuvres plus ambitieuses. Ensuite, une création : une longue pièce sur les poèmes français de Rainer Maria Rilke, pour soprano et un sinfonietta de vingt musiciens. Après la pause, un trio de Rihm, dun romantisme délirant du Schumann de cauchemar.
Philippe Boesmans, interview-express Ph. Boesmans : Leau douce du pardon est ma première tentative avec la langue française (si jexcepte La Passion de Gilles, dune époque un peu révolue pour moi). La langue française pose une grande difficulté pour le compositeur, qui est celle du e muet. Il nest pas possible de léluder systématiquement, disons à la Jacques Brel, mais le faire chanter rend la langue pesante et emphatique, et pour tout dire archaïque. Je naurais pas pu aborder la langue française avec l opéra : les chanteurs sy adressent le texte lun à lautre, et cela nécessiteun débit musical coulé dans la langue parlée. Debussy avait trouvé une solution moderne, en employant mille ruses pour faire sonner ce e ou non, selon les moments, à lintérieur de phrases très diatoniques, circulant sur de petits intervalles. Il est difficile den faire autant sansle pasticher. Cest pourquoi une pièce mélodique, une méditation sur la douceur, me convient mieux, en ce quelle mautorise un ton plus codé. ictus : Les poèmes sont ceux que Rilke a écrits directement en français? Ph. B. : Oui, cest le recueil Vergers. Je ne lai pas traité sous forme de cycle, mais jen ai fait un montage de manière associative et arbitraire, selon lévolution de la musique. La voix intervient, se pose, se retire, intervient encore. Le fragment essentiel, qui vient deux fois, dit (je cite de mémoire) : que serait la douceur si, dans son ineffable, elle ne nous faisait peur par laviolence quelle interdit?. Au-delà de sa prétendue mièvrerie, il y a une puissance de la douceur, qui peut aller jusquà nous faire vaciller. La douceur de la pièce prendra appui sur ce paradoxe. ictus : Cette dialectique de la promesse et du retrait, du sublime et de son escamotage angoissé, semble typique de ton oeuvre. Cest ce que nous en écrivons à ton sujet dans la brochure : toujours en avance dun affect. Ph. B. : Ha oui, (rire), oui, écris cela. Cest très juste, ça. Cela mintéresse bien davantage que les enjeux de lavant-garde. Je suis épuisé par cette question : êtes-vous moderne? Davant-garde? Lavant-garde est une notion militaire, après tout. Je ne veux plus me battre, moi, sinon contre la fatigue et le doute. Jai pu me battre, cest vrai, et dune manière décalée, contre le style davant-garde lui-même, contre lesthétique de léclat; mais même cela ne mintéresse plus. Je travaille, je travaille énormément. Je ne lis plus les partitions des autres. Dailleurs, lai-je jamais fait? Je le déconseille à mes étudiants. Que peuvent-ils attraper de la facture dun chef doeuvre? Du vide. Cest avec la mémoire auditive quon travaille. ictus : Tu as la réputation de travailler dans lordre : de la première mesure à la dernière, sans allers-retours, sans plan formel. Ph. B. : Nous revoici à Debussy : cest ce que je retiens de lui, cette capacité dinventer une forme fraîche à chaque oeuvre. Je respecte totalement les artistes qui simposent des contraintes formelles : sils en ont besoin, surtout, quils ne sen privent pas. Mais jadmire plus que tout le don des improvisateurs. Ceux qui créent la beauté instantanée, dans le flux de la vie. Jen suis personnellement incapable : aussi je travaille, minutieusement, dans lespoir datteindre à mon tour la force de linstantané. Je ne reviens pas en arrière, non : lorsquune séquence est satisfaisante, je la copie au net. Aux mesures suivantes, alors, dêtre cohérentes avec les précédentes. Un improvisateur sait cela très bien : lorsque Miles fait une fausse note, il conduit toute la musique qui suit de telle manière que la fausse note sera comprise, dans laprès-coup, comme une tension nécessaire. ictus : Lopéra narratif, les basses harmoniques, les zones tonales : tout cela pourrait faire de toi un porte-drapeau réactionnaire, pour le dire vite, ou taccorder des applaudissements qui viennent du mauvais côté, comme le dit Rihm... Ph. B. : On ma dit cela récemment, après une représentation à La Monnaie devant un parterre bourgeois : ils aiment ta musique, mais pour de mauvaises raisons. Mais comment cela est-il possible? Comment peut-on aimer pour de mauvaises raisons? Ho non, sil te plaît! Ce que je puis dire, quand même, cest quun certain art de lambiguïté fait tenir aux interprètes une redoutable responsabilité : il a pu marriver dêtre carrément effrayé par telle chanteuse, qui sattardait sur chaque accord parfait erreur!- doublait les points dorgues, et jen passe. Elle navait pas compris quel Flamand je suis : sturm und drang allemand, mais rigueur française !
(janvier 2001)
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