au sujet du disque « in c », (Terry Riley, In C
1. Sur loeuvre et son contexte
In C a été écrit en 1964, en Californie, par Terry Riley. Cette oeuvre est aujourdhui devenue un classique de la musique américaine, et on peut y reconnaître loeuvre fondatrice de la musique minimaliste-répétitive. Cest une oeuvre novatrice, en ce sens quon ne peut pas la lire selon des catégories anciennes. Elle nest ni thématique ni a-thématique, mais utilise la technique des "patterns", cest-à-dire de petites figures mélodico-rythmiques destinées à être répétées, superposées à elle-même en détroits "canons", et maillées avec dautres patterns jusquà former une texture miroitante, à la fois statique et changeante. (Cest une technique que Steve Reich reprendra à son compte, dune manière plus sophistiquée, à partir de 1967 avec "Piano Phase"). Elle échappe également aux catégories du formel et de linformel, pour y substituer lidée de "processus" : la partition tient en une page, qui se résume à lexposition des différents "patterns" qui devront être joués en boucle par les interprètes, dans un ordre imposé; il revient alors aux musiciens de conduire ce processus, de manière quasi-improvisée, tout en veillant à obtenir la texture la plus riche et la plus polyrythmique possible. Elle échappe enfin aux catégories du tonal et de latonal, puisquelle utilise un matériel modal, le mode de "do" (doù le titre "In C" : "En Ut"), utilisé librement et sans aucun centre de gravité, pour ses seules propriétés "consonantes" (et on comprend dès lors que cette "consonance" na plus rien à voir avec celle de la musique classique, puisquelle nest pas prise dans une dialectique de tension et de résolution). Ces trois dimensions de la musique minimaliste étaient bien sûr dans lair du temps, et on peut facilement leur trouver une paternité : Morton Feldman avait déjà travaillé avec des "patterns", de courtes figures musicales destinées à être répétées et légèrement variées dans un ordre insaisissable; cétait pour lui une façon de brouiller les repères de la mémoire, et de créer un imprévisible, un informalisé, qui ne ségale pas au chaos. John Cage avait rendu possible lidée du "processus", en écrivant des partitions-mode-demploi dépourvues de toute notation musicale classique, qui se limitaient à létablissement des règles et des actions devant engendrer lexécution. Et la musique pop, enfin, ainsi que le jazz davant-garde (sans même parler de Debussy), avaient largement popularisé lemploi de "modes", hindous, grecs ou médiévaux, utilisés en toute liberté dans un espace musical non-centré, et généralement dans le cadre dune attitude musicale contemplative, non-violente et anti-expressionniste. On peut dire toutefois que la conjonction de ces trois éléments, patterns-processus-modalité, fonde le courant du minimalisme américain auquel se rattacheront, peu de temps après, dautres compositeurs comme Steve Reich, Philip Glass, LaMonte Young, John Adam, Gavin Bryars, Charlemagne Palestine et bien dautres.
2. Sur cette interprétation
"In C" a la fraîcheur des commencements, et la force des idées radicales. Son systématisme rythmique et modal, et sa longueur, rendent toutefois délicat den proposer une lecture qui rende compte de la formidable séduction quelle opéra lors de sa création. Lorsque cette oeuvre est jouée librement et sans rigueur, on perd totalement limpact des effets polyrythmiques, des déphasages, des échos simulant les delays électroniques tout ce qui lui donne son charme psychédélique. Mais lorsquelle est jouée trop strictement, cet inlassable tissage de syncopes se déployant durant près dune heure dans le même mode de "do", finit très vite par lasser. Il sagissait donc de lui redonner vie en y injectant une nouvelle dimension : celle du timbre. Cest le sens de cette nouvelle version. György Ligeti a ouvert cette possibilité : il na jamais caché son admiration pour Reich et Riley, les associant même à son "Selbsportrait mit Reich und Riley" pour deux pianos. De cette musique, il a retenu lart des textures, des "micro-polyphonies", qui naissent dun contrepoint serré de multiples patterns répétés. Mais il a dévoyé cette technique à sa manière, il y a jeté le trouble, en cherchant des mixtures de timbres claires-obscures, ambigües et indéfinissables. Cest donc une sorte de "Ligeti-Remix" dIn C que nous avons recherché, en renonçant à la candide clarté californienne au profit dune texture quasi-symphonique plus chargée dramatiquement, et riche en effets instrumentaux. Nous avons divisé lensemble istrumental en trois groupes : un "groupe-harmonium", favorisant les sonorités aigres et nasales, constitué dun accordéon, dun hautbois, dune clarinette, dun violon et dun violoncelle; un "groupe-gamelan", à la manière de Messiaen, formé de trois percussionnistes jouant les claviers (marimba, vibraphone, xylophone, glockenspiel), dune guitare, dun piano et dune harpe. Un quatuor de saxophones invité (le Blindman Kwartet dEric Sleichim) constitue le troisième groupe. Une contrebasse complète lensemble.
3. Une lettre de Terry Riley
"Your new CD of IN C arrived today and I have just listened to it and it is truly a marvelous and unique performance. It is so seamless and smooth in transitions and the orchestration has amazing colors. It shows a great dedication on the part of the players as well as a desire to create something new out of a well known piece. Although I have heard countless performances of IN C I was continually surprised by the performer's interaction and inventiveness. (...) Please accept my admiration and elation over this wonder project you have documented. Best wishes, Terry Riley"
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