Un sujet politique - un opéra documentaire 

Visite Thatcher-Pinochet
La scène centrale de ce spectacle a pour origine une image de journal télévisé : la visite de Margaret Thatcher à Augusto Pinochet en 1998 dans un appartement de Londres pendant la détention préventive du vieux dictateur, accusé de crimes contre l'humanité. La relation de l'ancienne premier ministre britannique avec l'ex-homme fort du Chili remontait à leur alliance en 1982 pendant la guerre des Malouines, qui avait suivi l'occupation de ces îles par les militaires argentins. Ceux-ci avaient fait disparaître trente mille opposants avant de se lancer dans ce conflit meurtrier, forts du soutien d'une partie de la population qui, jusqu'à la capitulation, entendit à la télévision d'Etat ce mensonge triomphaliste : vamos ganando.
L'ombre du pouvoir
Le spectacle s'ouvre sur cette dernière image, avant de déployer les retrouvailles crépusculaires des deux anciens alliés, désormais assis en fauteuils roulants. Tandis que la folie guette Pinochet, Thatcher perd la mémoire, et leur pauvre dialogue, où chacun parle sa propre langue, est marqué par ces avaries psychiques. Dans les banalités échangées autour d'une tasse de thé résonnent toutefois les thèmes qui auront rapproché ces figures de la "révolution conservatrice" internationale, désormais réduits à n'être que l'ombre malade de leur pouvoir : les médicaments, l'argent, les armes. Le général est accompagné par un jeune officier, et la lady par une secrétaire, qui les aident à se déplacer et les assistent à tout moment. Le rôle de ces personnages est pourtant contradictoire, et n'exclut pas un discret sadisme : aider la démence sénile étant pour le général la seule manière d'échapper à la Justice, l'officier, qui parle espagnol comme lui, a pour mission secrète de le persuader qu'il est fou. Pour sa part, à la veille d'une cérémonie où la dame de fer doit inaugurer sa propre statue, sa secrétaire essaye de la tirer de son amnésie en lui rappelant, en anglais, des épisodes pénibles de sa vie : la colère des miniers qu'elle a mis à la rue, les déboires de son fils dans une affaire de trafic d'armes.
Un conscrit anonyme
En contrepoint avec ce quatuor évolue un héros virtuel , un conscrit anonyme qui, au fond de la cale d'un navire de guerre argentin, rêve de déserter. Ce personnage est immobile, comme les deux protagonistes, et n'apparapit pas sur la scène mais dans la fosse d'orchestre (ou un autre espace confiné). En revanche, ses pensées et ses fantasmes s'expriment non seulement par le chant mais encore sur l'écran vidéo. Grâce à la transformation en temps réel de sa voix et de son image, captée par une caméra, la conscience du conscrit déserteur va parasiter, interférer et subvertir l'espace de la télévision, support de l'histoire officielle.
Tout en imaginant son évasion, le conscrit vogue sans le savoir vers une mort certaine : son navire sera coulé par une torpille anglaise, comme le Crucero General Belgrano en 1982. Le général, pour sa part, refuse d'accepter qu'il est fou mais parle comme s'il était encore au pouvoir ; à la veille d'un examen médical, il finira par se lever de son fauteuil et faire quelques pas avant de s'écrouler, frappé par une mort qui, seule, lui garantit l'impunité pour ses crimes. La dame de fer, enfin, va sombrer définitivement dans l'amnésie, désormais incapable de reconnaître sa propre effigie. Les trajectoires des trois personnages principaux, déployées sur des plans temporels distincts, convergent donc vers l'anéantissement. A la fin, seul reste sur pied le couple d'infirmiers, plus équivoque que jamais. C'est pourtant le conscrit déserteur, opposé autant aux alliés Thatcher et Pinochet qu'aux militaires argentins, qui représente, au-delà de sa mort, la seule conscience morale de l'histoire. Techniques du son et de l'image  
L'écran
L'écran est à la fois un élément de l'appartement bourgeois british où évoluent les personnages, comme un poste de télévision géant, et un plan discursif en soi. Il déploie une série de séquences en vidéo, dont la durée et l'impact dramatique vont crescendo. La vidéo est basée sur des images d'archives - notamment les émissions de l'époque de la guerre - et les reportages sur la rencontre Thatcher-Pinochet. Sans abandonner un registre essentiellement documentaire, elle transcende toutefois la simple représentation critique de la télévision, et constitue un élément artistique à part entière. La richesse de la voix et de l'image du conscrit est à la mesure de son rôle-pivot dans l'histoire. Son image captée par la caméra et transformée de manières multiples s'intègre à l'image enregistrée, sous forme d'interférences par exemple, mais également via un filtrage permettant de détacher sa silhouette dans l'espace filmé, ou l'incruster dans un décor fixe.
Capture vocale
Les voix des quatre personnages qui évoluent sur la scène (et non pas leurs images) sont également captées par des micros, et traitées en temps réel en fonction de leur rôle psychologique, politique et dramatique. Cela implique des recherches en amont visant à caractériser chaque personnage par une écriture spécifique en accord avec sa psychologie. Du chanté-parlé au chant mélismatique et au cri, chaque voix subira des transformations électroniques en accord avec les traits de caractère ou la situation dramaturgique qu'elle exprime : Pinochet vociférant comme par un mégaphone grâce à des banques de filtres, la voix de Thatcher subissant une analyse de suivi de consonnes pour découper son propos à la façon de l'Alzheimer dont elle est atteinte, ou encore le soldat déserteur au discours qui se granule et ne parvient pas toujours à faire entendre sa révolte.
Filtrage et morphing en temps réel
Tout cela suppose d'avoir recours aux différentes techniques d'analyse formantique et spectrale en temps réel, de synthèse granulaire et de resynthèse vocale, et de les associer à des techniques de distorsion, de filtrage, de morphing, de synthèse par modèles de résonance, d'harmonisateurs, etc.. Moyennant des prises de son de proximité, certains bruitages doués d'une fonction dramatique sont eux aussi traités en temps réel : ceux des tasses de thé, ou encore ceux des fauteuils roulants. Le travail en temps réel sur le son est essentiellement consacré à la voix et aux bruitages, tandis que toute l'électronique restante est traitée en temps différé et redécoupée en fichiers-son à déclencher. La dimension concrète ou signifiante du son est ainsi largement assumée, sans perdre de vue pour autant l'aspect purement musical.
Temps réel, temps du réel  L'action dramatique est conçue à partir de l'articulation de récits distincts, situés dans une diversité d'espaces : espace filmique, espace scénique, zone de projection, fosse d'orchestre, espaces sonores spatialisés. Elle est en outre bilingue, les propos en espagnol et en anglais étant toutefois surtitrés en version française. Tous ces éléments convergent et trouvent leur cohérence autour de la double signification du temps réel, à la fois procédure technique et réalité du temps historique. A l'intersection du spectacle vivant et du multimédia, dans le cadre d'une recherche formelle novatrice sur les plans musical et dramaturgique, l'oeuvre se nourrit de la tradition lyrique, du théatre de notre temps, et des dernières avancées technologiques. Elle s'inspire d'événements et de personnages réels, qui font toutefois l'objet d'une libre élaboration artistique afin d'en développer le potentiel dramatique dans le sens d'une signification universelle. Le projet de Aliados, "opéra du temps réel " ou "opéra documentaire", découle ainsi de la conviction que l'opéra contemporain doit pouvoir se saisir d'un sujet politique inscrit au coeur du vingtième siècle, et en faire ressentir les résonances pour le monde d'aujourd'hui. Issu de la rencontre entre un compositeur et un librettiste, il suppose - outre la participation de chanteurs et de musiciens placés sous la direction d'un chef d'orchestre - la collaboration d'un vidéaste et d'un metteur en scène.

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