Editorial - Avril, Mai, Juin 2002

 

Signalons d'abord la sortie d'un nouveau CD sur le label Cyprès, consacré à l'Hamletmaschine-Oratorio de Georges Aperghis, d'après la pièce du même nom d'Heiner Müller. Machine ricanante et désespérée, portée par un méchant vent épique d'inceste et de parjure. Ceux qui ne connaissent de Georges Aperghis que son art pérecquien de la petite touche, du détail exquis et du recensement infini des codes, en seront pour leurs frais : l'Hamletmaschine-Oratorio atteint des sommets absolus de cruauté et de démence.

Quelques mots sur les musiques d’APRIL ME, la nouvelle production de Rosas / Anne Teresa De Keersmaeker : Thierry De Mey y poursuit, avec six percussionnistes, sa recherche d’une combinatoire rythmique complexe enracinée dans l’écriture, mais qui ne lâche jamais, selon ses propres mots, « l’intuition du bondissement et de la chute ». L'habile utilisation d'instruments résonants (crotales et cowbells) mêlés à une importante partie électronique, enrichit son travail sur les percussions d'une nouvelle dimension harmonique (voir son interview). A noter également, l’étonnante prestation de Michaël Weilacher dans le « King of Denmark » de Morton Feldman, paradoxale prouesse de virtuosité du pianissimo.

A propos de Feldman... Jean-Luc Fafchamps ouvrira le festival American Air de Brugge2002, le 3 mai, par les Triadic Memories du même compositeur. Dans cette longue pièce animée d’un doux balancement, Feldman déploie un patient travail sur le brouillage de la mémoire, à travers la technique des “patterns” : un nombre limité de courtes figures inaptes au développement alternent selon une combinatoire imprévisible, et selon d’imperceptibles altérations. Tout revient sans cesse, sans que la mémoire ne reçoive aucune piste pour anticiper le retour. Une authentique expérience d’écoute.

Au même festival, le 4 mai, première du concert Tom Waits ­ Kurt Weill. Le bluesman américain y met en perspective le compositeur berlinois : même génie mélodique, même sens du décalage troublant dans l’harmonie, et même façon d’exploiter les trois thèmes de la vocalité populaire : révolte, plainte amoureuse, ivresse. Weill incarne à merveille ce versant de la modernité qui se refuse à reconsidérer les fondations, et se contente de les disposer de travers. C’est une poésie diagonale, elle parle de vies boîteuses et d’amours défaits : on n’a pas le coeur, on n’a pas le temps, d’y attaquer frontalement le grand art. Avec Kris Dane (pour les Waits) et Maria Hussmann (pour les Weill). Arrangements : François Deppe, Jean-Luc Fafchamps, Fabian Fiorini.

Suspension provisoire du cycle One.Only.One à Bruxelles : le 4 juin au Kaaitheater (Electric Ballroom) rétrospective de trois grands moments du répertoire ‘soliste+électronique’ constitué au fil des saisons, et trois créations : Stefan Van Eycken (sur un film muet d’Henri Storcke), Charlemagne Palestine (pour harpe et électronique), Fausto Romitelli (pour guitare électrique). Et le 10 juin aux Kaaitheaterstudios, 20ème et dernier One.Only.One, avec la Black Page de Frank Zappa pour marimba et batterie, une surprise de Gerrit Nulens, une surprise de Weilacher, et party à l’issue du concert !

Le 17 juin, ouverture du troisième Séminaire pour jeunes compositeurs, avec Salvatore Sciarrino. Nous reparlerons plus longuement de la musique de ce prince énigmatique, musique où « chaque son garde la trace du silence d'où il provient et vers quoi il retourne » (ce sont ses mots), dans une séduisante alchimie d’artifice extrême et d’apologie de la nature (Debussy n’est jamais loin). Est-ce à dire que sa musique manque de feu ? Il répond : « A ceux qui sont habitués à la vie moderne, aux discothèques, elle peut apparaître comme une fourmi sur un dos d'éléphant. Je la verrais plutôt comme l'éruption d'un volcan vue de loin ».